Sonia EZGULIAN

Sonia EZGULIAN

La cuisine, une passerelle vers les autres

 

En 1998, au cours d’une de mes déambulations dans Lyon, à la recherche du lieu rêvé pour installer notre restaurant Oxalis, mon regard fut attiré par la plaque d’une petite rue située au pied des pentes de la Croix-Rousse : « Pierre Poivre, naturaliste lyonnais 1719-1786 ».

 

Ma curiosité, mon attachement à la cité de mon enfance et mon enthousiasme excessif, certainement hérité de mes ancêtres orientaux, ont fait du “Poivre” mon graal gourmand. Après m’être plongée dans les encyclopédies et les archives, je constatai que cet humble naturaliste au nom prédestiné, connut des aventures qui n’ont rien à envier à celles des grands explorateurs. Curieusement oublié des dictionnaires, Pierre Poivre* a largement contribué à vulgariser l’usage de nombreuses épices. À mes yeux, le cuisinier est un peu cet aventurier moderne qui explore le monde en quête d’épices méconnues, de fruits insolites, de légumes surprenants et de goûts nouveaux. Sans oublier les rencontres qui sont autant de sources d’inspirations pour mes inventions en cuisine.

On raconte aux enfants que les filles naissent dans les roses et les garçons dans les choux. J’aime affirmer que je suis née dans un potager. Petite, j’adorais faire la sieste dans les rangs de haricots, bien installée dans le sillon et à l’ombre sous les plants. Mes grands-parents étaient maraîchers à Saint-Genis-Laval et les saisons rythmaient notre vie en couleurs et en saveurs, les premières salades de printemps, les savoureuses tomates de l’été, les haricots si croquants, la vigne en automne, les blettes, les choux pour les soupes d’hiver. Mon plus beau souvenir de festin potager est lié à une plante sauvage au goût acidulé, le pourpier. C’était mon caviar de l’été, cru en salade avec des tomates et des oignons frais ou cuits avec du boulghour.

 

Voilà comment je pourrais résumer l’insouciance de mon enfance. Et mes premiers gestes de cuisinière avec une grand-mère arménienne qui trouvait toujours de belles images pour sceller les recettes dans ma mémoire. Comme la texture de la pâte à ravioles qui devait ressembler à celle du lobe de mon oreille. Jamais les pesées exactes, les listes d’ingrédients et les équations compliquées n’ont fait partie de mon univers gastronomique. L’émotion et la sensibilité priment sur la technique.

Une histoire de simplicité, de poésie, de petits riens qui enchantent le quotidien. Après une dizaine d’années de journalisme à Paris, nous avons tenu, Emmanuel mon mari et moi-même, pendant sept ans un restaurant, Oxalis, rue de l’Arbre Sec à Lyon.

Depuis 2006, je partage mon temps entre la cuisine et l’écriture. Mes recettes sont le reflet de mes émotions, mes rencontres, mes voyages. La cuisine est une façon de s’ouvrir aux autres cultures, aux autres générations. Une passerelle vers ceux qui croient, qui se battent, qui imaginent, qui ouvrent le champ des possibles. La cuisine est mon engagement solidaire, humaniste. L’élaboration de ce numéro de A1 ne s’arrête pas à la page 20 de la revue, des projets avec Ka’fête ô mômes** ou Alfenzine** s’inscrivent déjà au menu.

 

Sonia Ezgulian, cuisinière

www.soniaezgulian.com